lundi 8 mars 2010

Statut des photos

J'en avais parlé il y a quelques mois, avec une approche un peu polémique (ici), du problème est photos truquées qui consiste à savoir si une photo est un document ou une illustration.

Je retombe sur ce débat ici, tout à fait d'actualité (pour ceux qui ont la flemme d'aller voir, le le jury du World Press Photo a disqualifié le lauréat du 3e prix de la photographie sportive pour une histoire de retouche un peu surréaliste : la décision ne s'appuie pas sur le recadrage drastique, ni sur les bricolages pour la faire ressembler aux photos de presse de la guerre du Vietnam, mais sur l'effacement d'un petit schtouille flou). Il est question de grands mots : éthique professionnelle, Vérité, etc.

Je ne vais pas me placer sur ce plan (je ne suis pas photo-journaliste et ce n'est pas à moi de fixer ici les règles du métier), je vais plutôt essayer de faire le tour des usages possibles d'une photo.

La photo-illustration


Celle-là a pour but d'encombrer votre table de salon. Ça se vend bien, on en fait même des livres entiers (livres de photos de villas au soleil avec une piscine bleue, à chaque fois que je rentre dans un librairie, je cours vers ce rayon, c'est ahurissant le nombre qu'il y en a, et le texte se résume au numéro d'ISBN, et au prix sur la quatrième de couverture).
C'est aussi la photo qui est sur la fiche cuisine ELLE. C'est la photo qu'on colle sur une couverture de bouquin, pour faire vendre. Je suis sévère.
Dans certains cas, d'ailleurs, on lui préfère carrément le dessin. Je pense aux livres de champignons, ou une information sélectionnée à bon escient et représentée systématiquement est préférable à des photos où on risque d'être distrait par un détail ou par une particularité du spécimen (ou gare à l'omelette).

C'est un peu comme ça qu'on envisage les photos sur Wikipédia (on va même jusqu'à considérer que ça aère les textes illisibles).

La photo-document


Par exemple, la photo scientifique (on fait une photo, puis on exploite : on y fait des observations, on en tire des conclusions, etc.) Essayez de de faire un caryotype après avoir rendu votre photo de cellule jolie (ce côté-là était pas très joli, alors j'ai repris une photo d'hier que j'ai collé un peu sur le côté en étirant bien le tout pour que ça ne se voie pas, puis il me manquait un petit chromosome, donc j'en ai fait un à la tablette graphique de l'autre côté). C'est comme ça qu'on se retrouve avec des poulets pour supermarché (les paquets de 8 cuisses sans ailes).

La photo-élément



On pense peut-être moins à cet usage de la photo, et pourtant ça se vend aussi, mais pas à la même clientèle. Ça s'appelle stock-photo. C'est les photos qui sont utilisées pour faire des montages, pour faire des 3D (comme fond, comme texture). Ça ne fait pas des photos passionnantes à faire ou à regarder (je vous en mets une), mais ça sert aussi. Et il n'y en a pas des masses sur Commons.

C'est ce qu'on utilise pour les bandeaux de portails/projets thématique sur Wikipédia.

Tout ça pour dire…


Oui, tout ça pour dire que quand on fait une photo (et a fortiori quand on autorise sa réutilisation, par exemple en la publiant sous licence libre et au hasard sur Commons), on ne sait pas à quoi elle peut servir.

Ça implique qu'on se laisse le maximum de possibilités d'usage, donc qu'on truque un minimum et qu'on indique le plus précisément possible les modifications apportées. Or il n'est pas réaliste de certifier sur les quelques millions de fichiers de Commons, toutes les modifications sont correctement documentées, parce que pour être sérieux, il faudrait avoir systématiquement à disposition toutes les images de base de toutes les photos retouchées (et allez certifier que telle photo est vraiment sans retouche…) Quand on voit le mal qu'on a à obtenir une description correcte de ce qui est sur la photo et un classement correct dans les catégories, on n'en est pas là.

Ça veut surtout dire que les photos de Commons ne peuvent pas servir à tout. On peut bien sûr considérer qu'on s'en fiche et que Commons a pour but de stocker les photos qui illustrent Wikipédia, c'est vrai. Et c'est faux. Les fichiers sont à la disposition de qui veut les utiliser, d'ailleurs ils sont utilisés sur des projets extérieurs à Wikimedia (par exemple sur OSM).

10 commentaires:

Jastrow a dit…

Je retouche souvent mes images de musée pour faire disparaître de petits artefacts gênants : bout d'autres œuvres, matériel muséographique, grosses poussières (parfois on a carrément de gros moutons près des œuvres).

Ça ne me gêne pas plus que ça, car ce sont des éléments qui n'auraient pas été dans la photo si je l'avais réalisée en studio. Logiquement, je trouve complètement démente la décision du World Press Photo.

Coyau a dit…

Dans mon boulot, il m'arrive de travailler d'après photo. Quand j'ai à prévoir des travaux sur un mur, je suis bien content d'avoir des photos où on n'a pas fait un clonage pour planquer des gens qui passaient : c'est un détail pour la photo du bâtiment et ça fait joli, mais ça rend la photo totalement inutilisable pour moi (c'est juste un faux), et comment avoir confiance dans le travail de ce photographe (d'autant plus si la retouche est bien faite) ?

C'est pour ça que je dis qu'on ne sait pas à quoi une photo sera utilisée, et donc qu'il faut être prudent, que dans un monde idéal il faudrait le signaler systématiquement, etc. et en même temps je sais que ce n'est pas réaliste.

Jastrow a dit…

Évidemment, la question est de savoir à partir de quand ça devient une retouche : tripoter les niveaux oui, maquiller un bout de l'image non ? Dans l'exemple du World Press Photo, il est très étonnant de constater qu'un traitement très violent de l'image passe, alors qu'une retouche que je considère comme mineure est retoquée.

Pour Commons, une option pourrait être d'importer un négatif électronique (un fichier DNG), qui serait montré sur demande aux visiteurs, mais je ne sais pas si tout le monde apprécierait de montrer ses photos « en short » avec son nom à côté.

Par curiosité, à quoi est-ce que tu t'intéresses dans le mur, dans l'exemple que tu donnes ? L'état du revêtement ? Tu préférerais un compositage des photos pour faire disparaître les gens ?

Coyau a dit…

Tout à fait d'accord sur WPP.

Je regarde l'état des pierres (une par une, pour savoir s'il faut la réparer, la changer, la nettoyer, etc.), l'état des joints, s'il y a de la végétation, s'il y a des trous, des fissures, des pierres cassées, des salissures, des traces de reprise dans la maçonnerie, des qualités de pierre différentes, des baies bouchées, les déformations, etc. Dans ce cas-là, je préfère savoir que sur telle zone je n'ai pas d'information (et qu'il faut la chercher ailleurs) plutôt que d'avoir une rustine qui fait de l'effet (j'ai déjà vu ça, malheureusement) mais où je n'ai aucune information.
J'ai même vu un cas où des sagouins avaient vendu comme orthophotographie un remplissage par motif des manques. On a dû refaire le boulot.

Je sais bien que dans ce cas j'ai besoin de pouvoir me fier à ma documentation (le mieux c'est de la faire sa doc soi-même, mais on n'a pas toujours le choix), que c'est un usage pas très répandu, tout ça. Mais d'autres peuvent avoir des exigences du même niveau sur ce qu'on considère comme des détails (voire même dont on n'a même pas conscience que ça existe).

Pour Commons, oui, donner le fichier sorti du capteur et une version "jolie", ça pourrait être une solution (on pourrait même rêver un post-traitement à la volée pour inclure les photos dans les articles). Je ne sais pas si ça intéresse tant de monde que ça (pas forcément rentable de développer le bazar) ni si on aurait tellement de monde pour fournir des fichiers. Et puis ça prendrait de la place…

esby a dit…

pour ton problème de clonage, il faut que ton photographe apprenne à se servir d'hugin ;)

Il suffit de prendre plusieurs photos où les personnes ont bougées et tu peux facilement faire des masques. Ca se réalise sans problème avec hugin.

Coyau a dit…

Encore faut-il avoir lesdites photos sous la main… Et ça reste de la falsification (aussi perfectionné que soit le logiciel et aussi bon que soit le manipulateur), et une photo clonée (ou autre bidouillage, d'ailleurs) ne passe pas la critique d'authenticité et est bonne à jeter, je ne peux plus rien en faire (pour cet usage du moins).

esby a dit…

ce n'est pas vraiment de la falsification: Si tes zones manquantes sont dues au passage d'un piéton, tu peux avoir pris plusieurs photos de la scène: la zone manquante lié au piéton aura bougé, et alors tu pourras reconstituer ta photo avec l'information dont tu as besoin. Les informations de la zone reconstituée correspondront bien à la zone en question et pas une version clonée / retouchée issue d'un autre pan de ton mur.

Coyau a dit…

Non. Tant que je ne vois pas les photos originales, je ne peux pas le savoir (je n'ai aucune garantie que les morceaux collent vraiment, ni qu'ils viennent vraiment du même endroit). Crois-moi, on m'a vendu des horreurs avec ce genre d'argumentaire, et mon opinion est faite : une photo retouchée est un faux par principe, et elle est inutilisable dans bien des cas.
En plus, si tu as l'information sur plusieurs photos, pourquoi perdre du temps à falsifier quand tu as toute l'information ?

Je crois que tu n'envisages pas qu'une photo puisse être autre chose qu'une illustration, mais ça peut être aussi un document (le genre de truc qui sert de preuve, et qui n'a pas à "faire joli" mais qui doit être vrai).
Et si c'est pour faire la synthèse de tout ce qui peut se passer derrière les piétons, ça ne se fera de toutes façons pas avec un montage photo, il y a des moyens beaucoup plus adaptés (regarde à quoi ressemble le boulot des archéologues par exemple).

esby a dit…

Je crois qu'au contraire je sais très bien de quoi tu parles. Le manque d'information c'est ce qu'on appelle communément la notion de lacune, c'est à dire quand on a pas de mesure, que ce ce qu'on mesure soit obtenu via une photo, via des stations d'observation sur une rivière, un télescope, etc.

Je prétend juste qu'on peut réaliser les photos dont tu as besoin en éliminant les perturbations sans que celles-ci soient des faux.

Le problème est que tu as affaire à des incapables qui confondent traitement photo artistique et traitement d'image comportant des données, que ce soit des photos de type cartographique, aérienne ou d'architecture. Il y a quelques années j'avais entendu parler de miroirs sensés être polis au nanomètre près et en pratique polis à la main...

Dans le cas d'un traitement d'image, on peut aussi se demander si les compressions destructrices sont réellement adaptées.

Pour illustrer ton raisonnement, en terme wikipédien, cela revient à dire qu'il ne faut pas prendre en compte les ips sur Wikipédia car elles font du vandalisme.

En pratique, pour ton boulot, je suis sur que les techniques de panorama pourraient aider à ton boulot, sous réserve que les gars soient formés, d'un à l'outil de manipulation d'image, de deux, au type d'utilisation que tu vas en faire, pour qu'il puisse produire des documents reflétant la réalité et conforme à ce que tu attends.

Je pense que tu éprouves le même degré de confiance pour tes prestataires que moi pour les SSII me proposant des prestations pour des choses que je peux faire moi même et correctement...

Coyau a dit…

Je ne te parle pas d'IP et de WP, merci de ne pas troller ici, je te parle de la vraie vie, où les enjeux sont autres et où je (parce que visiblement toi tu vis sur une autre planète) ne peux pas me permettre de mettre ma responsabilité en jeux pour des gamineries de photomontages coûteux en argent et en temps et tout à fait inutiles.
Merci de ne pas répondre.

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